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  • Grisby 3 : Premier Chapitre
  • Thursday 5th of June 2003
Grisby 3 : Premier Chapitre

LES ORIGINES DU MONDE

par Matthieu Stéffan

PREMIER CHAPITRE :

Il était une fois, dans un monde que nos plus fidèles lecteurs connaissent bien et à une époque imprécise, un être gratifié, par ces dieux qui veillent sur les hommes, d’un destin exceptionnel, hors-norme, un être que l’on appelait Grisby. Ce qu’il avait déjà accompli était hors de portée des mortels les plus quelconques, puisqu’il avait mis fin à la Guerre des Dieux, avait réduit à néant l’empire menaçant de JULIUS FONSDE et était revenu du séjour des morts, pour ne citer que cela… Six années ont passé depuis sa victoire sur l’empereur, et depuis cet évènement Grisby savourait avec sa fille Celes, véritablement digne de son père, un repos bien mérité en SAINTE-BRETAGNE, son pays natal. Il s’occupait sans soucis de la charpenterie que son père adoptif, VALDES, ayant finalement succombé à la fatalité de la vieillesse, lui avait laissé, tandis que sa fille poursuivait ses études de médecine avec succès. Six années sans histoires, en somme, et pendant lesquelles notre héros était persuadé que les dieux, acharnés contre lui à cause de l’essence divine qu’il portait, l’avaient oublié. Mais les maîtres du monde ne l’ont malheureusement pas oublié, et la preuve en est que Grisby, après ces années de paix, s’est à nouveau embarqué dans un voyage lointain en plein cœur de la forêt amazonienne avec Celes. En effet, son amie le Major LAPHINE, commandant de l’escadre volante de JEREZ, a été portée disparue depuis trois mois alors qu’elle menait une mission, à priori, de routine, avec son second le Lieutenant HOTLETE et certains soldats de son escadre, dans la forêt amazonienne de SALVADOR, au plus profond d’un continent peu connu des occidentaux, L’AMERIQUE DU SUD. Cette disparition subite ayant un tant soit peu inquiété Grisby qui, il faut l’avouer, avait franchement le béguin pour l’officier sans pour autant avoir osé lui avouer, celui-ci a alors décidé, après trois mois sans nouvelles et face à l’inactivité de l’Etat-Major de JEREZ (qui ne dissimulait pas sa peur de ce que la volatilisation de LAPHINE pouvait cacher), de prendre le taureau par les cornes et de partir, accompagné de Celes, inséparable de lui, pour ce lieu obscur et inconnu à la recherche l’élue de son cœur.

SIX ANS APRES LA CHUTE DE L’EMPIRE DE JULIUS FONSDE.
TROIS MOIS APRES LA DISPARITION DE LA PATROUILLE DU MAJOR LAPHINE.

Grisby et Celes étaient arrivés en TERRE DE SALVADOR depuis près d’une journée, après un long voyage en bateau. Mais ils étaient déjà épuisés par les épreuves que leur imposait cette forêt infernale, recelant de redoutables dangers. Ils luttaient contre la chaleur, l’humidité, les crocodiles et les épouvantables moustiques amazoniens gros comme le pouce, ils s’empêtraient dans les marécages, et se perdaient enfin dans ce véritable labyrinthe végétal. Alors qu’ils étaient en train de traverser tant bien que mal un marécage, Grisby trébucha et s’écroula de face dans la très peu ragoûtante viscosité de cet endroit. « J’EN AI MARRE ! MARRE, MARRE, MARRE ! » se plaignit-t-il en essayant de se dépatouiller. Celes, qui marchait à quelques pas devant, se retourna d’un bloc et se dirigea vers lui pour lui porter secours.
- Calme-toi Papa, lui dit-elle en l’aidant à se relever, tu ne gagneras rien à t’énerver.
- Tu as raison, ma chérie, mais je commence à croire que ce que nous avons entrepris de faire est une folie…
- Nous ? Mais c’était ton idée !
- D’accord, mais rien ne t’obligeait à m’accompagner.
- Alors ça c’est la meilleure ! Tu ne t’imaginais tout de même pas que j’allais te laisser partir tout seul comme ça ! Tu as déjà prouvé plus d’une fois que tu ne pouvais pas te passer de moi !
Grisby se contenta d’un pâle sourire. Ils se remirent en marche, mais notre héros n’avait décidément pas le cœur à l’optimisme :
- Qui aurait pu prévoir que nous allions partir pour un endroit aussi dangereux, un endroit dont nous ne connaissons absolument rien ? Nous marchons au hasard depuis des heures, sans destination… Peut-être aurait-il mieux valu laisser l’armée de JEREZ s’occuper de ça ! En plus, si LAPHINE est toujours vivante, je doute qu’elle ait pu survivre plus de deux semaines ici…
- T’as pas bientôt fini ? N’est-ce pas toi qui m’a toujours appris qu’il ne fallait jamais renoncer ?
Grisby ne répondit rien. A force de marche, ils parvinrent enfin à sortir du marécage. Mais à peine se crûrent-ils tirés d’affaire qu’ils entendirent un cri effrayant. Ils s’immobilisèrent. Ils se regardèrent un court instant. Une demi-seconde se passa avant que Celes ne crie : « ATTENTION ! DERRIERE TOI ! » Grisby se retourna d’un coup sec et se retrouva nez à nez avec un animal d’une espèce qui lui était inconnue, presque un monstre, semblait-il… C’était une masse brunâtre de deux mètres sur pattes, sans bras, sans visage, dont le corps presque cylindrique se terminait par une boule faisant probablement office de tête, au milieu de laquelle était incrustée une petite perle verte et brillante, l’œil probablement. Grisby était si terrifié qu’il prit son temps pour réagir, et il s’en fallut de peu que le monstre ne lui arrache la tête d’un violent coup de « boule », au sens propre. Mais Grisby en réchappa de justesse, grâce à une roulade très souple qui lui permit de prendre le monstre à revers. Ni une, ni deux, il fit un bond, sortit son épée et la planta dans le corps de son adversaire. Celes vint à la rescousse grâce à quelques flèches efficacement tirées. Après avoir laissé nonchalamment couler quelques litres de son sang vert, le monstre s’affaissa, puis s’écroula à la renverse en poussant son dernier cri, semblable à celui du yéti, accablé de tristesse en voyant partir Tintin (« Tintin au Tibet » ! révisez vos classiques quoi !). Grisby et sa fille eurent besoin d’un long instant pour se remettre de leurs émotions. Celes se décida à rompre le silence :
- Quelle abomination ! Comment les dieux ont-ils pu inventer des horreurs pareilles ?
- Je crois que nous ne sommes pas au bout de nos surprises, ma petite Celes…

Et à présent, afin que le lecteur puisse mieux comprendre les circonstances de la disparition de LAPHINE et saisir les enjeux de son sauvetage, qu’il me soit permis de revenir trois mois en arrière, dans le château de JEREZ. Tout à commencé quand le général PERRY est entrée en trombe dans la chambre royale de Sa Majesté GREITE-HOUANE, autrement dit Jay Ier.
- Excusez mon irruption, Votre Majesté, mais nous venons de recevoir un message S.OS provenant de la TERRE DE SALAVDOR, en AMERIQUE DU SUD.
- Comment ? Montrez-moi ça !
- Jugez vous-même, lui dit le général PERRY en lui tendant le message en question.
Jay Ier en prit connaissance : « Nous sommes des explorateurs de JEREZ perdus à SALVADOR. Nous sommes en danger. Venez nous aider. »
- Ca alors, c’est presque incroyable, s’exclama-t-il. C’est une situation d’urgence ! Conseil d’Etat-Major dans 10 minutes !
- A votre service.
Dix minutes plus tard, l’Etat-Major de JEREZ fut réuni autour de la Grande Table Royale, autour de laquelle le souverain et ses ministres prenaient les décisions gouvernementales. Le Roi expliqua la situation a tous les principaux officiers du royaume présents.
- Et alors ? s’exclama LAPHINE avec fougue avant même que le Roi n’ait pu finir sa phrase, qu’est-ce qu’on attend pour partir à leur recherche ? Je me porte volontaire pour mener une patrouille volante, ça va plus vite, dans cette jungle qui…
- Major LAPHINE ! gronda le général PERRY. Nous n’avons encore rien décidé, cette décision doit être collective et vous n’avez pas la parole !
- Général PERRY, demanda le Roi, vous par exemple, que pensez-vous de la situation ?
- Je serais plutôt d’accord avec le Major LAPHINE, Votre Majesté, car notre premier devoir est de venir en aide à nos patriotes, même s’ils sont perdus dans un endroit qu’en général on ne recommande pas aux touristes. Par contre, ce S.OS, du mystère qui entoure son arrivée ici au flou qui en impose quant à son origine véritable, me paraît bizarre, et la prudence…
- La prudence ! La prudence ! Qu’est-ce qu’on peut bien risquer ? La-bas il n’y’ a que des sauvages qui ne…
- Major, répondit PERRY avec irritation, je vous ai déjà répondu qu’il fallait y réfléchir et ne pas y aller tête baissée…
- C’est comme ça ? J’y vais seule alors ! Tu vieillis, Karo…
- Major LAPHINE, sortez ! ordonna le Roi. Où vous croyez-vous ? Nous en reparlerons pendant votre conseil de discipline !
On pourrait dire que la réunion prit fin lorsque LAPHINE sortit de la salle, car les grosses huiles qui y restèrent ne ressassèrent que la même chose pendant une heure, pour en arriver à la conclusion que l’idée du Major rebelle était, finalement, loin d’être sotte. « Allez me convoquer le Major LAPHINE » enjoint le Roi au moment de cette conclusion. On la chercha partout dans la base, mais cela faisait bien longtemps qu’elle était partie, brave cœur, à la recherche des disparus sans attendre les ordres, avec son fidèle Lieutenant HOTLETE et une petite patrouille. On ne la revit plus depuis.
Trois mois plus tard, après que le Roi eut jugé bon d’attendre tout ce temps pour réagir, il fit à nouveau réunir tout son Etat-Major, moins LAPHINE, pour remédier à la disparition de l’aviatrice. Il demanda d’abord son avis au plus haut gradé, le Général.
- Nous n’avons que trop attendu, Votre Majesté, s’enflamma le Général PERRY en ponctuant son exclamation d’une petite frappe du poing sur la table. Si ça n’avait tenu qu’à moi, j’y serais allée au moins une semaine après, car nous ne pouvons pas nous passer de la meilleure aviatrice de notre continent, même si elle est fougueuse et indisciplinée, nous avons fort besoin de ses talents stratégiques, scientifiques…
- Je vous entends bien, Général, répondit le Roi. Qui est du même avis que PERRY ?
Tous les constituants de l’Etat-Major levèrent la main. Le Roi soupira.
- Moi, en revanche, poursuivit-il, je préférerais rester prudent. Il est vrai que d’après ce qu’on dit, les paysans qui peuplent SALVADOR sont des gens pacifiques, mais je commence à être convaincu du contraire, car vous voyez, capturer ou faire disparaître une escadrille volante n’est pas à la portée du premier sauvage venu…
- D’accord, mais peut-être, objecta le Colonel UNRUG, que le Major LAPHINE a simplement fait une erreur de navigation, qu’ils se sont échoués et que s’ils ne sont pas morts, ils n’ont pas les ressources suffisantes pour réparer le vaisseau et repartir…
PERRY eut un pincement au cœur. Elle ne voulait pas croire que son amie LAPHINE était morte. Le Roi se montra plus optimiste :
- LAPHINE ne fait jamais d’erreur de navigation…
- Eh ben peut-être que cette fois… devisa le Commandant SPITZER, faisant ainsi réagir PERRY :
- En tout cas, quoi qu’il en soit, qui ne risque rien n’a rien ! Votre Majesté, je n’attends que votre permission pour partir dès à présent en AMERIQUE DU SUD, afin de battre chacun des arbres du continent jusqu’à ce que nous retrouvions LAPHINE, morte ou vive !
- Je n’ai encore rien décidé, Général, mais vous allez sans doute réussir à me convaincre. Vous viendrez me voir ce soir et nous en reparlerons. La réunion est finie !
Le soir venu, PERRY eut la satisfaction de découvrir que le Roi s’était laissé convaincre et qu’il allait laisser à sa disposition une escadrille marine prête à appareiller dès l’aube. Au moment où Grisby se battait contre le monstre de la jungle, le bateau du général avait déjà fait plus de la moitié du chemin.

Revenons d’ailleurs à nos héros et à notre jungle. Grisby et Celes continuaient à marcher là où leur instinct les menait, c’est-à-dire nulle part en particulier. Pour tuer le temps, ils discutaient :
- Au fait, commença Grisby, je ne voulais pas en parler, mais…
- Alors n’en parle pas, coupa l’autre, sèchement.
- C’est à propos des avions que nous avons vu en arrivant sur la côté ce matin, enfin, des dirigeables… Heureusement que nous avons trouvé un bon endroit pour nous cacher, parce que ça aurait été difficile d’y échapper autrement ! Mais tu n’as pas remarqué qu’ils étaient exactement du même modèle que ceux de LAPHINE ?
- Oui, et ce qui m’inquiète le plus c’est qu’ils sont partis, d’après ma boussole, en direction de JEREZ !
- Oh non ! Qu’est-ce que ça peut bien cacher ? Est-ce que par hasard …
- Chut !
Celes enjoint son père de se mettre à plat ventre, car tout en parlant il n’avait pas vu le bivouac qui se trouvait à une quinzaine de mètres d’eux. Deux individus, qui ne semblaient pas dangereux, se réchauffaient autour d’un feu. L’un, emmitouflé dans un grand pagne à capuche, avait un aspect misérable, tandis qu’un autre, en uniforme délabré d’officier veillait sur lui, à moins que ce ne fût elle, parce qu’après longue observation Celes lui trouva une silhouette de femme. Après un court instant, elle eut une seconde de lucidité : « C’est LAPHINE et HOTLETE ! » pensa-t-elle. Mais tout en même temps, un craquement de brindilles se fit entendre de Grisby. Il avertit sa fille de ne surtout pas bouger, se leva et se dirigea à pas de loups vers l’endroit d’où provenait le son suspect. Après une courte marche discrète sur la pointe des pieds, Grisby tomba soudain nez à nez avec… lui-même !
Il resta éberlué un bon moment, autant que celui qui se trouvait en face de lui sans doute : c’était Grisby, le même visage, les mêmes expressions, habillé de la même façon. C’était son double. Il était comme en face d’un miroir. Voulant s’assurer de la réalité de ce reflet, il tendit le bras machinalement, par réflexe, mais l’autre Grisby se détourna et se mit à courir à travers la forêt. Notre Grisby d’origine, évidemment, lui courut après, car il voulait absolument savoir comment s’était produit ce miracle. « ATTENDS ! ATTENDS ! » lui cria-t-il pour tenter de le rassurer, « N’AIE PAS PEUR, REVIENS ! ». Mais il commença à s’essouffler et ne prit pas garde à la grosse racine qui se mit bientôt en travers de ses pieds et le fit trébucher. Notre pauvre héros tomba la tête la première et mit bien du temps à revenir à lui, mais quand il se réveilla, il faisait nuit. Celes était à ses côtés.
- Ce… Celes… gémit Grisby.
- Je suis là, Papa. Je t’ai suivi et je t’ai trouvé là. Tu as du rester évanoui dix minutes.
- Dix minutes ? Mais c’est impossible ! Comment peut-il faire déjà nuit ?
- Je ne sais pas, je n’y comprends rien. Mais crois-moi, il s’est à peine écoulé dix minutes après que nous nous soyons séparés après avoir vu ce bivouac…
- Le bivouac ! s’exclama Grisby en se remettant sur pieds. Retournons-y, j’ai vraiment l’impression de connaître ces silhouettes et ces visages. Au fait, tu sais ce que j’ai …
- De quoi ?
- Non, rien, continuons. « C’est déjà assez compliqué comme ça » conclut Grisby par la pensée.
A la course, ils retournèrent à l’endroit du campement et découvrirent une nouvelle surprise : il n’y’ avait rien ni personne. Les deux individus et leur matériel s’étaient volatilisés, le feu aussi avait disparu, il n’y’ avait même pas une trace de cendre. Cet endroit était vierge. Grisby se prit la tête entre les mains et murmura :
- Mais là… là… il y’a dix minutes… il y’a combien de temps ? je ne sais même pas…
- Arrêtons d’y penser, papa. Y’a de quoi devenir fou.
- Tu as raison. On va se poser là, dormir, nous reposer. Demain est autre jour.
Ainsi fut fait. Epuisés par leur excursion, les aventuriers se blottirent dans leurs couvertures et dormirent comme des marmottes, ne prenant même pas garde aux bestioles du coin. Mais ils furent brusquement réveillés, alors qu’il faisait déjà grand jour, par un bourdonnement d’avion. Grisby leva en l’air ses yeux encore endormis. Un bourdonnement de dirigeable plus précisément… Celes se réveilla à son tour. Quinze dirigeables disposés en formation militaire envahissaient le ciel. Elle s’exclama :
- OH ! Les mêmes dirigeables qu’hier ! Ils envoient une deuxième armée !
- Ca ne me dit rien de bon tout ça … Il y’en a encore quinze, comme hier… Trente vaisseaux volants, c’est beaucoup pour une communauté paysanne pacifique d’AMERIQUE DU SUD…
- Pas si pacifique que ça, conclut Celes en s’extirpant de sa couverture pour faire une feu. Grisby, entretemps, s’occupait de préparer un petit déjeuner avec tout ce qu’il pouvait trouver. Des racines, un tamanoir et quelques baies, heureusement, très mangeables… Il revint au campement, dépeça le tamanoir, le fit cuire avec les racines, le vida et le fourra tant bien que mal (je ne préfère pas dire par où) avec les baies.
- Ce matin au petit déjeuner, dit Grisby avec un léger sourire ironique à l’intention de Celes, je vous propose : tamanoir royal, cuit à point et fourré aux savoureuses et juteuses baies sauvages d’AMERIQUE DU SUD, sur son lit de racines appétissantes…
Celes explosa de rire. Mais ce rire se transforma bientôt en une plainte de dégoût. Certaines baies semblaient vivre et sortaient du tamanoir en masse, sans doutes pressées de retrouver leur liberté. « C’est des fourmis rouges, tes baies, cuistot ! » lui reprocha gentiment Celes. Après avoir « savouré » leur tamanoir aux racines, aux baies et aux fourmis rouges, ils se remirent en marche. Au bout de deux heures, ils tombèrent soudain sur deux individus. Le premier réflexe de Celes fut de sortir son arc et de le pointer dans leur direction. L’un des deux, qui s’avérait être celui qu’ils avaient vu la veille, fut pris de peur : « CELES ! ARRETE, NE TIRE PAS ! C’EST NOUS, HOTLETE ET LAPHINE ! » Ils en restèrent fort étonnés. Ils étaient bien en face des deux silhouettes qu’ils avaient aperçues hier : le Lieutenant HOTLETE, dans son uniforme usé, et le Major LAPHINE, soutenue par le bras tant elle semblait faible et presque comme enfermée dans son pagne. Celes baissa son arc.
- Ca alors, s’exclama HOTLETE en déposant LAPHINE, on s’attendait à tomber sur du monde par là, on est bien content que ce soit vous !
- Nous aussi on est bien contents que ce soit vous, répondit Grisby, parce que c’était justement pour vous trouver qu’on a trimé sur mer et sur terre depuis… je préfère pas dire combien de temps !
- Mission accomplie alors ! tenta de conclure Celes.
- Oh pas si accomplie que ça, répondit le Lieutenant en jetant un regard vers LAPHINE.
Grisby, d’un pas rapide et paniqué, s’approcha du Major et s’agenouilla près d’elle. Elle ne bougeait pas. Il lui retira la capuche du pagne afin de mieux voir son visage, et il fut frappé de stupeur. Elle avait les yeux fermés, respirait faiblement, avait la mine extrêmement pâle et des cernes jaunes sous les yeux. En somme, il semblait qu’elle était frappée d’une très grave maladie.
- Qu’est-ce qu’il lui arrive ? demanda Grisby d’une voix secouée par l’émotion.
- Si vous le voulez bien, dit HOTLETE, nous allons nous asseoir, partager quelques vivres, et je vais vous raconter toute l’histoire dès le début. La vraie.
- Très bien.

Ils s’assirent, installèrent LAPHINE confortablement et commencèrent à se restaurer. Tout en mangeant, le Lieutenant entama son récit :
« L’Etat-Major de JEREZ a reçu il y’a trois mois un mystérieux S.O.S de la part de soi-disant explorateurs qui se prétendaient perdus en plein milieu de la forêt vierge. Malgré la méfiance du Roi, LAPHINE n’a pas hésité un instant avant de partir pour SALVADOR avec moi et une escadrille volante. Mais cet S.O.S s’est vite révélé être un guet-apens. Une fois posés à terre, nous avons été capturés par des pirates qui semblaient disposer d’une technologie supérieure à la nôtre. Il ne leur manquait plus que le secret du vaisseau volant, et c’est justement pour ça qu’ils ont attiré LAPHINE, elle dont ils savaient que son impulsivité la mènerait infailliblement à eux. Ils savaient que JEREZ enverrait forcément, pour une destination si lointaine, l’escadre volante. Ils comptaient donc enlever le Major et lui soutirer des renseignements scientifiques sur la technologie aéronautique. Ils nous ont emmené dans leur camp, situé au beau milieu de la forêt amazonienne, et nous ont retenus prisonniers. LAPHINE, courageuse qu’elle est, s’est montrée réticente à la coopération, et ils l’ont torturée pendant un mois, mais elle n’a pas dit un mot. Si vous saviez le nombre de fois qu’elle m’est revenue, battue, ensanglantée, boursouflée de toutes sortes de blessures… les pouces rouges parfois, et enflés, ou alors les doigts de pieds. Oui, mes amis, pendue par les doigts de pieds ! Vous vous rendez compte ? Elle n’a jamais poussé un seul cri, mais pour ce qu’ils lui ont fait subir, car je ne vous dit pas tout, je pourrais tous les écorcher vif rien qu’avec mes dents… mais je gardais espoir, je faisais confiance à mon héroïque Major… qui a fini par attraper une maladie inconnue sans qu’aucun médecin ne s’occupe jamais d’elle… et elle n’a rien dit jusqu’au maudit jour où des pirates explorateurs, il y’a à peu près deux mois, ont trouvé une plante inconnue et l’ont donnée à étudier aux scientifiques. Il s’agit de la GUANA SATIVA, dont la résine peut être utilisée à la production d’un redoutable SERUM DE VERITE. C’est ce poison-là qui a fini par faire parler le Major… Pour la petite histoire, j’ai entendu un jour et par chance, deux officiers pirates parler entre eux, et il semblerait que ces pirates, commandés par GARETH, violent, bête et méchant, soient au service d’une grande puissance scandinave, le ROYAUME DES DANES, dont le souverain le Roi HOMLETT voulait disposer de la technologie aéronautique pour mieux faire respecter à notre continent un pouvoir qu’il a l’intention d’imposer, et plus particulièrement pour anéantir JEREZ et la TERRE D’ESPAGNE, qu’il craint comme le diable pour les simples raisons que c’est ce pays qui a mis fin à la Guerre des Dieux, qu’un pays aussi puissant et prestigieux ne peut que signifier pour lui un obstacle à sa soif de conquête, et que notre pays, le plus avancé militairement, dispose d’espions invisibles qui renseignent l’Etat-Major sur les opérations d’HOMLETT et qui eux seuls peuvent fournir au Conseil des Nations du CONTINENT EUROPEEN des motifs pour sanctionner le ROYAUME DES DANES. Le prochain conseil a lieu dans quatre mois, et à ce conseil (nous le savons tous à l’Etat-Major, et les espions danois le savent aussi), le Roi dénoncera l’initiative dangereuse et menaçante d’HOMLETT de se faire une armée de masse. Les pirates ont alors lancé une attaque au moyen de leurs quinze vaisseaux volants, en nous emmenant avec eux…
- Quinze ? fit Grisby avec surprise. Mais nous en avons vu trente !
- Je peux vous assurer, répondit l’autre, qu’ils n’en ont que quinze. Ils en auront peut-être beaucoup plus dans très peu de temps, mais pour l’instant…
- Mmmmh…
- Ils nous ont donc emmené avec eux : ils voulaient offrir la tête de LAPHINE au Général PERRY. Mais pendant la séance d’exécution nous avons réussi à nous emparer de deux parachutes et à nous sauver. Ils ne nous ont pas poursuivi… et nous voici…
- Tu as d’autres renseignements sur ce Roi HOMLETT ?
- D’après les mêmes sources, il paraît qu’il a récemment trouvé un autre moyen de dominer le monde, voire l’univers entier, paraît-il. Comment, je ne le sais pas, mais il paraît que la guerre le tente moins qu’avant et qu’il préfère s’adonner à de dangereuses expériences scientifiques… Mais il paraît aussi qu’il ne renoncera pas à son idée de détruire JEREZ et la TERRE D’ESPAGNE, et que ce n’est qu’APRES que se concrétisera son projet inconnu, pour l’instant embryonnaire.
- Les amis, affirma Celes sur le ton de l’inquiétude, JEREZ est en danger… et si ça se trouve, le monde entier aussi… mais qu’est-ce qu’on peut faire ?
- Nous, répondit Grisby, rien pour l’instant.
- Erreur, susurra une voix nasillarde derrière eux.
Ils se retournèrent vivement : un assez vieil homme se trouvait là, petit et déjà un peu courbé par les effets de son âge, les cheveux grisonnants, la barbe aussi, habillé d’une blouse blanche, typique, protégée par une grande cape noire, moins typique, et dissimulant derrière ses lunettes rondes, typiques, des yeux verts fatigués par le temps mais toujours animés par l’étincelle de l’intelligence. Il avait l’allure du scientifique désinvolte qui figure fièrement, avec son imbécile de corbeau, sur les paquets de « Weetos ». Pendant que Grisby, Celes et le Lieutenant examinaient le nouveau venu et préparaient les questions qu’ils allaient lui poser, des Techno-Soldats de SINGAPOUR, habillés de gants verts, de bottes noires et d’une combinaison « flash » couleur blanc dentifrice, couronnée d’un casque assez ridicule, genre Formule 1, sortirent de tous les coins et, les tenant en respect avec leur FUSILAZER (le top de la technologie militaire singapourienne), ne tardèrent pas à les encercler. Celes et Grisby tentèrent de s’emparer de leurs arcs le plus vite possible, mais déjà tous les FUSILAZERS se pointaient sur eux, tous à la fois dans un brouhaha de « clic » et de « clac ».
- HALTE ! fit une voix rendue métallique par le casque, qui paraissait être celle du chef des Techno-Soldats. NOUS NE VOUS VOULONS PAS DE MAL, ALORS NE BOUGEZ PAS LE PETIT DOIGT OU JE ME VERRAI DANS L’OBLIGATION DE FAIRE FEU !
- Bon, bon, se résigna le Lieutenant d’une voix qui tremblait, on se rend.
- Voilà qui est plus sage, dit le vieillard sur un ton calme. Veuillez donc nous suivre sans opposer de résistance.

(c)Matt Steffan